Transparence des salaires : comprendre la directive européenne et sa transposition en droit français

DeGuy-Luc Oth-Essike
22 juin 2026

La transparence salariale apparait aujourd’hui comme un axe important de transformation RH en Europe. Confrontées à des attentes sociales croissantes et à une demande d’équité, les entreprises sont incitées à repenser la manière dont elles communiquent sur la rémunération voir à la repenser. L’opacité salariale reste une réalité dans de nombreux secteurs, alimentant incompréhension et défiance. Elle se heurte aujourd’hui à des attentes multiples et parfois divergentes : des collaborateurs en quête d’équité et de lisibilité, des directions soucieuses de pilotage et de maîtrise des équilibres internes, des partenaires sociaux attentifs à la justice salariale, et plus largement des entreprises confrontées à des exigences accrues de responsabilité et de conformité. 

 

Nous vous proposons ici de partager la genèse de cette loi, de faire le point sur son cadre d’application européen et français, d’aborder son impact au sein des organisations pour finalement s’interroger sur l’application de cette directive.

 

La directive européenne sur la transparence salariale, adoptée en mai 2023, marque un tournant : elle impose de nouveaux standards pour renforcer l’accès à l’information, clarifier les critères de rémunération et donne un cadre aux employeurs face à des exigences accrues. Ce texte est autant une obligation réglementaire qu’une opportunité de valoriser la confiance et l’attractivité de l’entreprise. 

 

Genèse de la directive européenne sur la transparence salariale 

L’adoption de la directive européenne résulte d’un constat partagé à l’échelle du continent : par exemple l’écart de rémunération entre femmes et hommes persiste, malgré des décennies de législation. La France ne faisant pas exception avec une réduction de l’écart de seulement 1,8 points entre 2012 (17,2%) et 2022 (15,4%) selon l’INSEE. 

 

Dans ce contexte, l’Union européenne a souhaité doter ses États membres d’un cadre commun, capable d’aller au-delà de la simple comparaison de postes identiques. La notion d’emplois de “valeur égale” s’est imposée dans le débat, ouvrant la voie à une analyse plus fine des équilibres salariaux. Après de longs échanges entre gouvernements, partenaires sociaux et institutions européennes, la directive a vu le jour avec l’ambition d’instaurer des obligations concrètes de transparence et de droit à l’information pour tous les salariés. Malgré l’existence d’un cadre européen commun, la directive laisse aux entreprises une marge d’appréciation importante dans la définition de la notion d’« emploi de valeur égale ». Ce champ d’interprétation, volontairement large, implique un travail structurant sur les critères d’évaluation des emplois, afin de garantir des comparaisons objectives, partagées et défendables. 

 

Au-delà du critère du genre déjà identifié par la directive, d’autres facteurs de discrimination salariale peuvent émerger au sein des organisations, tels que l’âge, le temps partiel, l’ancienneté, le type de contrat ou encore les trajectoires professionnelles, révélant des mécanismes plus structurels d’inégalités. 

 

Décryptage du texte de loi : ce que dit la directive 

La directive européenne impose de répondre, avec une politique de rémunération explicable, aux demandes de droits à l’information : 

  • Des salariés : l’employeur doit fournir à la demande du salarié sa rémunération individuelle annuelle en EQTP (équivalant temps plein) par rapport à la rémunération moyenne ventilée par sexe par emploi de valeur égale
  • Des candidats : l'employeur doit fournir au candidat la fourchette de salaire initial pour le poste faisant l’objet d’un recrutement 

 

Elle instaure 7 indicateurs à publier : 

  • 6 indicateurs (qui en France seront calculés par le GIP-MDS sur base des DSN mensuelles sauf pour le secteur public) : écart homme/femme sur le salaire de base et compléments de rémunération annuels en EQTP 
  • Le 7ème indicateur reste à calculer par l’entreprise : l’écart de salaire homme/femme pour un emploi de valeur égale 

 

Lorsque cet écart est d’au moins 5 %, une évaluation conjointe des rémunérations devra être menée avec les représentants du personnel afin d’identifier, corriger et prévenir les écarts non justifiés par des critères objectifs. 

 

Enfin, la directive prévoit des mécanismes de contrôle et de sanction en cas de non-respect des obligations, renforçant ainsi la portée opérationnelle du dispositif. 

 

Cette approche élargie et structurée vise à rendre les politiques de rémunération plus lisibles et comparables, tout en responsabilisant l’employeur sur la justification des différences de traitement. 

 

État de la transposition en droit français 

Depuis 2023, la Direction Générale du Travail prépare la transposition de la directive, en concertation avec les partenaires sociaux. Plusieurs rapports et consultations alimentent ce chantier : l’objectif est d’adapter la réglementation française pour intégrer les nouvelles obligations européennes, tout en tenant compte des spécificités du marché du travail national. Parmi les évolutions en discussion figurent :  

  • La reconnaissance formelle des emplois de valeur égale
  • La prise en compte du temps partiel dans les analyses d’écarts
  • La définition des modalités de calcul et de publication des indicateurs 
  • La publication obligatoire des données relatives aux écarts de rémunération femmes-hommes et des actions correctrices mises en œuvre s’applique déjà dans la fonction publique d’État depuis janvier 2024. Cependant, son équivalent dans le secteur privé, initialement prévue en 2025 est encore à l’état de projet malgré l’obligation de transposition dans le droit local fixée au 7 juin 2026.  

 

Le texte a été transmis au Conseil d'Etat le 5 juin 2026 et pourrait être adopté avant la fin de l’année. La directive sera donc transposée un peu plus tard que prévue. Cette transposition tardive ne permet pas aux salariés d’exiger de leur employeur l’application directe de la directive à partir du 8 juin 2026. En effet, une directive européenne ne peut pas, par elle‑même, créer d’obligations à la charge d’un particulier (dans le cas précis l’employeur) et ne peut, donc pas, être invoquée en tant que telle dans un litige qui oppose l’employeur et le salarié. 

 

Impacts concrets pour les entreprises : annonces, demandes de transparence et obligations RH 

Une fois la directive transposée, ses impacts seront immédiats : toutes les offres d’emploi devront désormais afficher une fourchette de rémunération, une évolution qui suppose de clarifier et justifier en amont la structuration salariale. Les salariés, de leur côté, pourront demander les critères de progression et l’accès à la grille de salaires de leur catégorie d’emploi. Pour l’entreprise, cela signifie une obligation de documentation, de pédagogie et de cohérence dans la gestion des carrières et des évolutions individuelles. Ce qui représente des opportunités et des enjeux. 

 

Opportunité RH et transformation culturelle 

La directive imposera aussi un reporting régulier sur les écarts de rémunération, y compris pour les emplois à temps partiel. Les directions RH devront mobiliser leurs outils SIRH et réviser leurs processus pour faire apparaitre les indicateurs demandés et répondre de manière argumentée aux sollicitations internes. Cette évolution nécessite également de former les managers et d’engager un dialogue constructif avec les représentants du personnel sur le thème de la rémunération. Ce qui représente une opportunité.  

 

En effet, au-delà de l’application de la directive, la transparence salariale offre aux entreprises un levier d’attractivité et de fidélisation. Elle encourage l’équité, la confiance et le dialogue autour de la rémunération, et positionne l’entreprise comme un acteur responsable dans un marché du travail marqué par des attentes accrues en matière de responsabilité sociale et de sens. 

 

Saisir cette opportunité, c’est dépasser une lecture purement contraignante du texte pour faire de la transparence un facteur de performance collective, de qualité du climat social et de crédibilité durable de l’entreprise. Cette opportunité est portée par des enjeux. 

 

Les enjeux pour la fonction RH  

La mise en œuvre de cette nouvelle réglementation impose de structurer, objectiver et expliciter les politiques de rémunération, mais aussi de renforcer la capacité des RH à expliquer, justifier et piloter les écarts observés. C’est l’opportunité pour la fonction RH de consolider son rôle de tiers de confiance, à l’interface entre les collaborateurs, les partenaires sociaux et la direction de l’entreprise. Cela s’exprime à travers 3 enjeux : le dialogue social, financiers et de marque employeur. 

 

Enjeux du dialogue social et évolution du rôle des RH 

La réglementation demande de repenser la manière d’aborder avec les partenaires sociaux les indicateurs de rémunération et leur élaboration. L’enjeu étant la capacité à partager, contextualiser et expliquer les KPI issus des analyses, afin d’en faire des outils de dialogue et de construction collective plutôt que de confrontation. La transparence salariale peut ainsi contribuer à renforcer la maturité du dialogue social et à repositionner les partenaires sociaux comme de véritables acteurs de la démarche. 

 

Enjeux financiers 

La mise en évidence d’écarts de rémunération non justifiés peut conduire à des ajustements ayant un impact direct sur la masse salariale. La transparence impose donc une anticipation budgétaire accrue et un pilotage fin des politiques de rémunération. Les directions RH et financières doivent concilier équité salariale, soutenabilité économique et performance globale, en intégrant ces nouvelles exigences dans leurs arbitrages et leurs trajectoires pluriannuelles. 

 

Enjeux d’image et de marque employeur 

Une transparence mal préparée ou révélant des écarts injustifiés peut fragiliser la perception de l’entreprise, tant en interne qu’en externe. À l’inverse, une démarche structurée, assumée et expliquée constitue un levier puissant de crédibilité et de confiance. Dans un contexte de tension sur les talents, la capacité à démontrer une politique de rémunération équitable et lisible devient un facteur d’attractivité et de différenciation sur le marché de l’emploi. 

 

Plus largement, cette évolution s’inscrit dans la transformation continue de la fonction RH déjà grandement amorcée par la digitalisation et le déploiement de l’intelligence artificielle. Les DRH sont désormais amenés à s’appuyer sur des indicateurs objectivés pour structurer, défendre et incarner leur politique sociale. Longtemps perçue comme une fonction support, la fonction RH devient un acteur central du pilotage social et stratégique de l’entreprise. 

 

Mettre en œuvre la transparence salariale : méthode, préparation et dialogue social 

Répondre à ses enjeux et saisir les opportunités nécessite une mise place de la directive réfléchie. La mise en application de la directive passe par un travail préalable sur les emplois ; revue des postes, politique de rémunération selon des critères partagés, articulation avec les classifications conventionnelles. Ce socle est indispensable pour identifier les écarts inexpliqués et les pratiques susceptibles d’être perçues comme discriminatoires, anticiper les questions des salariés, adapter les processus et préparer les outils SIRH à recueillir et restituer les données obligatoires.  

 

Seule une démarche structurée et participative (partenaires sociaux, collaborateurs, direction générale, candidats,) permettra de répondre aux enjeux et de saisir les opportunités de transformation.  

 

En résumé, la réussite de la démarche repose fortement sur la transparence de la méthodologie et le dialogue social. 

Guy-Luc Oth-Essike
Directeur Conseil
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