CONFORMITÉ RH
Le statut des élus : un défi RH d’attractivité et de rétention
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Entre 2008-2014 et 2020-2026, le nombre de maires démissionnaires a quadruplé ; plus de 6 % des maires élus en 2020 sont partis volontairement avant la fin de leur mandat. Dans le même temps, l’âge moyen des maires élus a augmenté de 5 ans, passant à 59 ans. Comment faire pour attirer les vocations dans un contexte de tensions politiques, d’alourdissement du travail des élus et d’accroissement des attentes pesant sur eux ? La loi Gatel du 22 décembre 2025 portant création d’un statut de l’élu local entend apporter des éléments de réponses à cette question. Elle intervient au terme d’une longue évolution et porte des conséquences importantes en matière de gestion des ressources humaines des collectivités.
Le paradoxe de l’élu local : gratuité et indemnisation
Le statut des élus locaux a suscité ces dernières années de nombreux travaux et rapports. Leur point de départ est le plus souvent une réflexion d’ordre politique : comment faire pour attirer les vocations à des fonctions qui sont à la base de la vie démocratique, au sein de l’ensemble de la population ?
A l’arrivée, cependant, une bonne partie des préconisations – y compris celles qui ont été récemment traduites dans la loi – relèvent de la gestion des ressources humaines, même si cette expression peut sembler inadaptée aux élus. C’est d’ailleurs tout le problème : comment encadrer les conditions de travail de personnes qui n’agissent ni en qualité d’agent publics, ni en qualité de travailleurs indépendants ?
C’est tout le paradoxe du statut de l’élu local : d’un côté, sa fonction est réputée gratuite. De l’autre, il faut bien l’indemniser, sous peine de réserver les mandats d’élus aux plus fortunés. Une autre dimension de ce paradoxe est que l’élu représente la société, et n’est pas censé, à ce titre, interrompre son activité ; mais dans le même temps, les exigences de la fonction peuvent rendre difficilement compatibles le mandat électif et la carrière professionnelle.
La question se pose à des degrés différents suivant l’importance de la fonction (maire, adjoint, conseiller municipal, …) et la taille de la collectivité. D’où la hiérarchie des indemnités, plus élevées dans les collectivités les plus grandes, qui requièrent un investissement supérieur, et dans les fonctions les plus exécutives.
Du dédommagement à l’indemnité
Pendant longtemps, la gratuité a été l’évidence, et l’indemnisation l’exception. Les premières grandes lois municipales, celles de 1789 et de 1800, ne mentionnent même pas la question de l’indemnisation. Celle de 1831, en revanche, prend la peine de préciser dès son premier article que « les fonctions des maires, des adjoints et des autres membres du corps municipal sont essentiellement [c’est-à-dire par essence] gratuites, et ne peuvent donner lieu à aucune indemnité ni frais de représentation ».
La loi municipale suivante, celle de 1855, a supprimé à dessein le mot « essentiellement » et l’interdiction de toute indemnité ou remboursement de frais. C’était ouvrir la porte, timidement, à un dédommagement des élus locaux. C’est l’objectif assumé par le législateur d’alors dans l’exposé des motifs.
La quatrième des grandes lois municipales, celle du 6 avril 1884, pose clairement le principe de ce dédommagement pour frais encourus : « Les fonctions de maires, adjoints et conseillers municipaux sont gratuites. Elles donnent seulement droit au remboursement des frais que nécessite l’exécution des mandats spéciaux. Les conseils municipaux peuvent voter, sur les ressources ordinaires de la commune, des indemnités aux maires pour frais de représentation. » Une loi de 1912 instituera ensuite des indemnités de déplacement et de frais de séjour pour les conseillers généraux.
Le premier régime indemnitaire des maires et des adjoints est créé en 1942, encadré par un barème, appliqué à la discrétion du préfet. A la Libération, une ordonnance du 26 juillet 1944 maintient les indemnités et le principe du barème, tout en rendant la détermination aux conseils municipaux. Ce régime provisoire est précisé par deux ordonnances successives prises le 21 février et le 18 octobre 1945. Les maires et les adjoints disposeront désormais d’un régime indemnitaire en bonne et due forme, en sus des remboursements de frais, sans que le principe de la gratuité des fonctions électives soit remis en cause. C’est le système qui continue à prévaloir. Aujourd’hui, un tiers des élus municipaux bénéficient d’une indemnité, au titre de maire, d’adjoint ou autre.
La lente construction d’un statut de l’élu local
La situation particulière des élus reste cependant complexe. Comment les agents et salariés peuvent-ils faire campagne ? Concilier mandat et carrière ? Se reconvertir après la fin de leur mandat ? Les réponses à ces questions prennent la forme de mesures partielles votées lors de réformes récurrentes.
Un jalon important est la loi du 2 mars 1982 relative aux droits et libertés des communes, des départements et des régions, la première des lois Defferre, qui annonce dès son premier article que « Des lois détermineront […] le mode d’élection et le statut des élus. Mais cette traduction législative se fera attendre pendant plus de 40 ans.
Une première tentative d’unification et de rationalisation du statut des élus locaux (communes, intercommunalités, départements, régions) voit le jour avec la loi du 3 février 1992 relative aux conditions d'exercice des mandats locaux. Elle représente un progrès réel par rapport à la situation antérieure, en précisant notamment :
- Le régime des autorisations d’absence, la possibilité de voir son temps d’absence de l’entreprise compensé par la commune, la création d’un « crédit d’heures » alloué à l’activité d’élu territorial, la préservation des droits sociaux acquis pendant les absences… ;
- Le droit à la formation des élus territoriaux ;
- Le régime d’indemnisation des élus (précédemment fixé par décret) ;
- Le fonctionnement de l’affiliation aux régimes de retraite.
La loi, cependant, ne crée aucun statut de l’élu territorial stricto sensu, même si elle en fixe les grandes lignes dans les faits.
Plusieurs lois sont venues renforcer l’encadrement des mandats d’élus depuis :
- La loi du 27 février 2002 relative à la démocratie de proximité étend les droits des élus, qu’ils cessent leur activité ou qu’ils la poursuivent, et cherche à favoriser la réinsertion post-mandat, notamment par un accès à la formation.
- La loi du 31 mars 2015 visant à faciliter l'exercice, par les élus locaux, de leur mandat, renforce ces différentes garanties. Elle introduisait notamment une innovation intéressante, mais éphémère, en attribuant aux maires de toutes les communes et aux adjoints de villes de plus de 10 000 habitants le statut de « salarié protégé » au sens du code du Travail.
- La loi « Engagement et proximité » du 27 décembre 2019 revient sur ce statut de salarié protégé et le supprime, mais ajoute en contrepartie l’« exercice d’un mandat électif local » à la liste des catégories bénéficiaires du droit à la non-discrimination, énumérées à l’article L. 1132-1 du code du travail. La loi a également augmenté l’indemnisation des maires de petites communes, accordé plus de moyens à la formation des élus des petites collectivités, et instauré un dispositif d’assurance obligatoire pour la protection fonctionnelle des maires. Elle a aussi étendu aux communes de moins de 1000 habitants le droit des salariés candidats à 10 jours de congé de campagne non rémunéré, et institué une prise en charge par les conseils municipaux des frais de garde d’enfants ou de proches dépendants à l’occasion des réunions obligatoires.
La création du statut de l’élu à proprement parler
Au fil de ces différentes lois, les droits des élus locaux se sont progressivement accrus, notamment pour tout ce qui touche à l’insertion de leur mandat dans leur carrière professionnelle. Pour autant, le fameux statut promis en 1982 n’avait jamais été formellement créé. La loi du 22 décembre 2025 l’institue formellement, en ajoutant une section dédiée aux « dispositions relatives au statut de l’élu local » dans le code général des collectivités territoriales.
Une activité sénatoriale intense
C’est le Sénat, qui représente traditionnellement les élus, qui a donné l’impulsion de la réforme. Un fourmillement de rapports et de travaux issus de la chambre haute a précédé celle-ci, parmi lesquels :
- Un rapport du Sénat du 5 juillet 2023 intitulé « Avis de tempête sur la démocratie locale : soignons le mal des maires » tirait la sonnette d’alarme sur la situation des édiles. Parmi les solutions avancées, la revalorisation des indemnités et l’adaptation du régime aux différents profils.
- Dans un rapport daté du jour suivant, 6 juillet 2023, le groupe de travail du Sénat sur la décentralisation proposait explicitement la création d’un statut de l’élu local « attractif et protecteur ».
- Un rapport de la sénatrice Françoise Gatel, qui a par la suite porté la loi, proposait le 16 novembre 2023 les grandes lignes du statut de l’élu : revalorisation des indemnités, indexation sur l’inflation, cumul avec les indemnités maladie, revalorisation de la rémunération des heures d’absence non payées par l’employeur…
- Un mois plus tard, le rapport « Faciliter l’exercice du mandat local » du 14 décembre 2023 ajoutait des propositions en lien avec les autorisations d’absence, la valorisation des mandats dans la carrière, la prise en charge des frais de garde…
- Enfin, un autre rapport paru le même jour s’intéressait à l’après-mandat.
Une proposition de loi sénatoriale a été rapidement déposée dans la continuité de ces rapports, le 18 janvier 2024. Il aura fallu presque 2 ans pour la faire aboutir.
En pratique, la création du statut ne change pas radicalement la situation des élus locaux. Mais elle permet de réunir en un tout cohérent, tout en les améliorant, les différentes mesures « RH » relatives aux mandats d’élus, qu’ils soient agents publics, salariés, retraités ou sans autre activité.
Le statut de l’élu local
Le statut lui-même se compose de 3 articles du code général des collectivités territoriales contenant respectivement une définition du statut, les devoirs et les droits de l’élu.
La définition (article 1111-12) rappelle la spécificité du travail de l’élu :« tout mandat local se distingue d'une activité professionnelle et s'exerce dans des conditions qui lui sont propres ».
La liste des devoirs (article 1111-13) reprend simplement la Charte des élus locaux instituée dans le code général des collectivités territoriales par la loi du 31 mars 2015, en y ajoutant la déclaration obligatoire des dons et avantages de 150€ et plus et le respect des symboles et valeurs de la République.
C’est dans la liste des droits (article 1111-14) que se trouvent réunis les grands principes « RH » du statut de l’élu local :
- La compensation : le versement d’une « indemnité pour l'exercice effectif de leurs fonctions électives et de la prise en charge des frais exposés dans ce cadre » ;
- Les droits sociaux : l’affiliation au régime général (et à « des régimes spéciaux définis par le présent code ») ;
- Le droit à « une protection organisée par la collectivité territoriale » ;
- Le droit à la formation ;
- Le droit à une conciliation avec la vie professionnelle ou la poursuite d’études.
En pratique, il s’agit davantage d’une rationalisation des textes que d’une véritable révolution, mais la portée symbolique de la création d’un statut à part entière reste importante.
Les principales nouveautés « RH » du statut de l’élu local
Les mesures rassemblées par la loi vont avoir un impact à tous les niveaux de la gestion RH des élus locaux, mais aussi des agents candidats, avant, pendant et après le mandat.
Avant le mandat
- Les agents, au même titre que les salariés, ont désormais droit à 20 jours de congé, au lieu de 10, pour faire campagne, lorsqu’ils sont candidats à un mandat électif. Ces jours sont sans solde ou imputables, sur demande de l’agent, sur ses congés payés.
Pendant le mandat
- Les indemnités de fonction des maires et des adjoints, revalorisés en 2018 pour les communes de moins de 3 500, connaissent un nouveau coup de pouce de 4 % en-dessous de 1 000 habitants, 8 % entre 1 000 et 3 500, 6 % entre 3 500 et 10 000, 10 % entre 10 000 et 20 000. A noter que le texte initial prévoyait une augmentation uniforme de 10 % pour tous. Les présidents de conseil départemental ou régional voient leur indemnité fixée automatiquement au maximum légal, comme c’était déjà le cas pour les maires.
- S’y ajoute la prime régalienne de 554€ (500€ nets environ) créée par la loi des finances pour 2026.
- Les communes de moins de 3 500 habitants bénéficieront de la dotation particulière « élu local », ce qui devrait les inciter à se rapprocher des maxima d’indemnité.
- Diverses mesures sont prises pour améliorer la conciliation entre vie personnelle, vie professionnelle et activité d’élu : amélioration du remboursement des frais de garde d’enfants, meilleur cumul des indemnités et des IJSS, autorisations d’absence étendues, meilleur remboursement des pertes pour absence, priorité aux élus dans l’examen des demandes de mutation, création d’un statut de l’élu étudiant, aménagements pour les élus handicapés, congé de formation aux élus locaux allongé de 18 à 24 jours par mandat…
Après le mandat
La reconversion des élus en fin de mandat est facilitée :
- Par l’accès à la VAE ;
- Par la création d’une certification professionnelle ad hoc sanctionnant l’expérience d’élu ;
- Par l’augmentation et l’extension à tous les maires et adjoints de l’allocation de fin de mandat ;
- Par la création d’un contrat de sécurisation de l’engagement, sur le modèle du contrat de sécurisation professionnelle ;
- Par de meilleurs droits à la retraite (1 trimestre par mandat, plafonné à 3, pour compléter les années incomplètes) ;
- Par une meilleure prise en compte du temps d’activité indemnisé en tant qu’élu dans l’accès aux droits sociaux ;
- …
La création d’un « statut de l’élu local » par la loi du 22 décembre 2025, en elle-même, ne va pas fondamentalement changer la gestion des carrières d’élus et d’agents candidats. Elle relève sans doute davantage d’un effet d’annonce que d’une transformation en profondeur de la situation des personnes concernées. Elle s’accompagne cependant d’une réforme paramétrique de grande ampleur, qui vient renforcer la plupart du temps des dispositifs déjà existants, mais en grand nombre. Beaucoup de curseurs ont bougé. En définitive, la dimension symbolique du nouveau statut, couplée à l’importance des ajustements effectués, pourrait bien marquer un saut qualitatif et psychologique important dans la perception des élus, du point de vue RH et carrière.